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« Le magazine à l’heure d’Internet »


Allocution de MADAME ISABELLE MARCOUX

Vice-présidente du conseil d’administration et vice-présidente au développement de la Société

TRANSCONTINENTAL INC.


devant le Mags University Conference


à The Old Mill Inn, à Toronto,
le 6 juin 2007


INTRODUCTION

Je veux d’abord remercier les organisateurs de leur invitation. Je suis honorée – et impressionnée – de m’adresser à un public chevronné d’experts et de praticiens de l’industrie des magazines.

Mon premier réflexe, une fois l’invitation acceptée, a été de me demander quelle contribution utile et crédible je pourrais apporter au débat sur l’avenir des magazines. Autrement dit, comme nous le faisons pour chacun de nos magazines, j’ai entrepris de me « positionner », de choisir mon angle. Mon positionnement combine des ingrédients personnels et professionnels.

D’abord, sur le plan personnel, je suis une lectrice assidue de magazines depuis mon plus jeune âge et j’appartiens à un public stratégique pour l’avenir des magazines, soit la génération des 25-45 ans. Nous sommes entrés dans le monde de la culture et de l’information avant Internet mais nous sommes très à l’aise dans ce nouvel univers. Et je suis bien placée pour voir tous les jours la différence avec la génération suivante puisque ma fille Jeanne aura dix ans dans un mois. C’est un tout autre monde !

Par ailleurs, sur le plan professionnel, j’ai eu la chance, au cours des dix dernières années, de piloter les dossiers d’acquisition de Transcontinental qui ont abouti à 75 acquisitions dans nos différents segments d’activité : impression, marketing direct, édition de journaux et de magazines, et développements numériques. Du côté des magazines, j’ai participé aux acquisitions, entre autres, des titres de Télémédia et d’Avid Media. Pour aboutir à une acquisition, il faut ouvrir une trentaine de dossiers et analyser en profondeur le tiers d’entre eux. La gestion du processus exige également une connaissance de chacune de ces industries afin de répondre à la question : est-ce que c’est la meilleure façon d’utiliser l’argent de nos actionnaires ? C’est d’abord par ce biais que j’ai appris à connaître l’industrie des magazines, et non comme journaliste ou comme gestionnaire.

Notre approche de partenariat m’a également mis en contact direct, au fil des ans, avec de grands éditeurs internationaux. Je pense entre autres à Meredith Corporation, le spécialiste américain du magazine aux consommateurs depuis plus d’un siècle; à Bayard Presse, avec qui nous éditons les magazines Good Times et Le Bel Âge; et enfin à Hachette Filipacchi. Je trouve beaucoup d’intérêt à siéger au conseil d’administration de la coentreprise Transcontinental-Hachette, responsable de titres comme Elle Canada ou Elle Québec.

Troisième élément qui va teinter mon propos : Transcontinental est à la fois un éditeur et un imprimeur de magazines (comme dans le cas des journaux). Le quart de nos revenus d’impression de magazines proviennent des États-Unis où nous nous spécialisons dans les courts tirages. Nous comptons environ 40 clients, dont Time Warner pour qui nous imprimons Time Canada depuis janvier 2000. La connaissance de leurs réalités particulières et de leurs défis nous apporte un éclairage supplémentaire sur cette industrie à l’échelle nord-américaine. L’avenir du magazine constitue donc un enjeu doublement important pour Transcontinental puisqu’en combinant l’impression et l’édition, nous en tirons des revenus annuels d’environ 400 millions de dollars.

Enfin, mon rôle de responsable du processus de planification stratégique de Transcontinental depuis maintenant trois ans m’amène en plein cœur du sujet de mon allocution puisque la planification stratégique a pour objectif de décider où nous voulons être comme entreprise dans cinq ou dix ans. J’apprends également beaucoup de nos dirigeants responsables de nos diverses activités. Du côté des magazines, j’aimerais mentionner Natalie Larivière, présidente du secteur des médias, Francine Tremblay, vice-présidente principale du Groupe des magazines, et Jacqueline Howe qui est responsable de tous nos titres à Toronto.

Voilà donc la toile de fond de mon propos d’aujourd’hui qui vous permet d’en cerner à la fois l’envergure et les limites. Les organisateurs de l’événement ont cru que cela pourrait être d’intérêt pour vous.

Je nous le souhaite.

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Pour la clarté de mon propos, j’ai choisi de procéder avec une série d’énoncés qui vont construire graduellement ma position sur l’avenir de l’industrie des magazines.

D’entrée de jeu, cependant, je vous dis que je suis en désaccord avec ceux qui prophétisent la disparition du magazine dans sa forme imprimée. Comme n’importe quel autre produit destiné aux consommateurs, le magazine doit sans cesse s’adapter. Tout est question d’évolution.

PREMIER POINT : L’industrie du magazine n’est pas en péril.

C’est un mythe. La réalité, c’est que notre industrie est en transformation rapide et profonde sous la pression combinée de deux phénomènes qui touchent d’ailleurs la plupart des industries.

D’abord, nous constatons l’émergence de nouvelles habitudes du côté des consommateurs. Je pense entre autres à la pénétration d’Internet et de la numérisation en général dans la vie quotidienne, surtout chez les jeunes. Mais une nouvelle technologie ne fait pas disparaître la précédente : la radio n’a pas éliminé les journaux, la télévision n’a pas éliminé la radio et Internet n’éliminera pas tout le reste. Mais elle oblige à s’ajuster et à se redéfinir. Ainsi, les quotidiens sont passés de la fin de l’après-midi à des éditions du matin et récemment se sont donné des airs de magazine : pages en couleurs, cahiers spéciaux, papier plus glacé, etc. De généralistes, la radio et la télévision se spécialisent et desservent des communautés d’intérêt : le sport, les affaires, la cuisine, et j’en passe.

Chez Transcontinental, c’est dans cette perspective de complémentarité que nous accentuons notre virage numérique dans l’ensemble de nos activités. Le papier doit être nécessairement accompagné du Web.

Par ailleurs, nous assistons à la montée de nouvelles valeurs, au premier rang desquelles la préoccupation environnementale. Il est difficile d’en mesurer aujourd’hui tous les effets, mais nous sommes très conscients qu’il s’agit là d’une tendance lourde et irréversible. Combinée à l’ordinateur et aux nouveaux lecteurs connexes comme le baladeur numérique ou le téléphone portable, cette conscience environnementale entraînera-t-elle la disparition de l’imprimé ? Je ne le crois pas.

Par contre, on ne peut pas l’ignorer. C’est dans cet esprit que nous avons annoncé un partenariat avec Cascades pour offrir un papier écologique à nos clients éditeurs de livres. Le magazine n’échappera pas à cette tendance. Ainsi nos magazines Coup de pouce et Canadian Living d’avril dernier ont invité leurs lecteurs à relever le défi vert. Cette édition de Canadian Living a également été imprimée sur du papier recyclé et Coup de pouce appose désormais un logo vert sur tout produit de consommation jugé écologique lors de ses analyses de produits. Beaucoup de magazines représentés ici aujourd’hui ont d’ailleurs eu des actions similaires à la nôtre au cours des derniers mois. Nous en sortirons plus forts. Cela fait partie de notre évolution.

Nous y voyons également une nouvelle occasion d’affaires. Ainsi, nous venons de lancer, avec beaucoup de succès, un nouveau magazine consacré au développement durable, soit Vision durable. Ce qui est intéressant, c’est que les milieux environnementaux étaient enthousiastes à l’idée que leur cause bénéficie maintenant du prestige d’un magazine imprimé. Ce magazine est évidemment imprimé sur du papier entièrement recyclé et est complété par un site Internet très actif et interactif.

Bref, l’industrie du magazine traverse une période de transformation et il faut s’adapter à cette nouvelle réalité.

Aussi, non seulement je crois que l’industrie du magazine est bien positionnée pour avoir du succès maintenant mais, et c’est mon second point…

DEUXIÈME POINT : Je crois fermement en l’avenir du magazine imprimé.

Tous les jours, à travers le monde, des magazines meurent et des magazines naissent. Chaque année, nous constatons l’arrivée de nouveaux titres, tant du côté de grandes entreprises que de petits éditeurs indépendants. Durant le premier trimestre de cette année, 105 nouveaux magazines ont été lancés en Amérique du Nord seulement. Et je peux affirmer avec confiance que Transcontinental continuera à lancer de nouveaux titres dans des créneaux à fort potentiel de développement.

Lancer un nouveau magazine exige un acte de foi puisque le rentabiliser prend généralement cinq ans. Comme cela a toujours été le cas, certains connaissent du succès dès le jour un, d’autres n’en connaîtront jamais. Par exemple, la version canadienne du magazine More, que nous avons lancée en mars a été un aussi grand succès que la version américaine de Meredith Corporation. En gros, nous avions planifié 40 000 abonnés pour ce premier numéro, nous en avons eu le double. Et la tendance s’est maintenue depuis. More s’adresse à un public féminin dans la quarantaine, comblant ainsi un créneau inoccupé dans le marché canadien.

En partenariat avec Groupe Pages Jaunes, nous avons innové en lançant une série de guides verticaux qui utilisent la force d’attraction et la crédibilité de nos marques comme, à ce jour, Canadian Living, Bel Âge, Home Improvement, Décormag et Style at Home. D’autres guides sont prévus.

D’autres éditeurs ont également fait preuve d’innovation dans leur façon de lancer des magazines. Je suis très admirative, par exemple, du lancement par Reader’s Digest du magazine Oh Canada entièrement écrit par les lecteurs.

Pourquoi je crois en l’avenir du magazine imprimé ?

Sur le plan personnel – et je ne suis sûrement pas la seule –, j’aime cette expérience de lecture unique. J’aime tenir un magazine dans mes mains, le toucher, le feuilleter de la première à la dernière page, en admirer le jeu des couleurs et des formes graphiques, puis revenir à certaines parties pour les lire en profondeur. Je peux faire cela où que je me trouve : sur la plage, dans mon salon, dans mon jardin, au bureau, au lit ou dans l’avion. Pas besoin de branchement Internet. Le magazine est l’ancêtre de tous les portables d’aujourd’hui !

À un niveau plus général, je vois le magazine comme un support esthétique unique à la mise en valeur d’un contenu rédactionnel ou publicitaire. C’est particulièrement vrai pour des catégories de magazine telles que « mode de vie » (lifestyle). Les lecteurs de ces magazines lisent carrément les annonces. Combien de fois les entend-on s’exclamer : « Eh que les annonces sont belles ! » La seule fois que j’entends cela pour la télévision, c’est lors du match du Super Bowl !

Historiquement, les magazines ont été les premiers imprimés à devenir nationaux et internationaux, les journaux étant d’abord des produits locaux. Dans la période de transformation profonde que connaît le monde des médias en général, le magazine occupe un créneau unique par son esthétisme et son contenu spécialisé bien différent de l’information quotidienne véhiculée par les journaux et par la radio ou la télévision traditionnelles.

Par ailleurs, la fragmentation des marchés, des intérêts et des attitudes va continuer de s’accentuer sous une double pression. D’une part, ce qu’on appelle la génération « Y » est beaucoup plus indépendante et autonome que les précédents. Ces jeunes sont davantage tournés vers leurs propres besoins et font leurs choix en conséquence. D’autre part, les nouvelles technologies permettent de répondre à ces besoins et à ces tendances de manière très efficace. Les sites Internet, par exemple, peuvent se développer autour de contenus très pointus.

Dans l’univers de l’imprimé, c’est le magazine qui est le plus à même de répondre à cette tendance. Contrairement aux quotidiens de masse, par exemple, le magazine sert des communautés d’intérêts. Ceci dit, pour mieux répondre à ces nouveaux besoins, nous devrons connaître nos lecteurs beaucoup mieux que nous le faisons actuellement.

Voilà pourquoi nous croyons que le magazine dans son format papier continuera d’être un véhicule unique sur l’échiquier des médias en s’adaptant aux nouvelles réalités. C’est également ce que croient les lecteurs et les annonceurs.

Les statistiques qui parlent d’une diminution de tirage pour les quotidiens ou les magazines sont trompeuses. Par exemple, quand nous combinons le lectorat des quotidiens payants et des quotidiens gratuits dans les marchés où les deux existent, il y a même une augmentation des lecteurs. Dans le cas des magazines, quand on combine l’auditoire total de l’imprimé et de l’Internet, il y a également augmentation de l’auditoire intéressé par ce contenu.

Du côté des annonceurs, les derniers résultats publiés aux États-Unis par TNS Media Intelligence et par Publishers Information Bureau démontrent une croissance des revenus publicitaires en 2006 par rapport à 2005 pour les magazines destinés aux consommateurs, mais à un rythme plus lent que l’année précédente. Pour les trois premiers mois de 2007, les revenus publicitaires dans les magazines américains ont augmenté de près de 7 % par rapport au premier trimestre 2006, ce qui rejoint presque la croissance d’il y a deux ans.

Par ailleurs, l’étude réalisée par Price Waterhouse conclut que pour la période 2005-2010, la portion pour les magazines de la tarte publicitaire en Amérique du Nord sera stable à 10 %. Il n’y a donc pas péril en la demeure ici non plus. Fait intéressant, cette même étude nous apprend également que la tarte publicitaire augmentera au cours de cette période.

Nous voilà au cœur de la problématique de notre industrie pour les prochaines années.

À une époque où la publicité devient de plus en plus ciblée, être un joueur à créneaux constitue un avantage énorme. Les annonceurs veulent en effet mieux cibler leurs consommateurs afin d’avoir un meilleur retour sur leur investissement. C’est une tendance irréversible. C’est ainsi que les achats publicitaires s’effectuent maintenant en fonction de cibles plutôt que du nombre total d’auditeurs ou de lecteurs. On le voit très bien du côté de la télévision et de la radio où les postes spécialisés font la vie dure aux grands réseaux généralistes. Or, dans les magazines, c’est exactement la façon dont nous avons bâti nos affaires : autour de communautés d’intérêt.

Chez Transcontinental, par exemple, tous nos titres sont spécialisés : information d’intérêt féminin ou masculin, maison et jardinage, sports et loisirs, information financière et économique, et, enfin, des publications verticales. Chaque mois, nos magazines sont lus par plus de 11 millions de lecteurs canadiens qui s’intéressent à l’un ou l’autre de ces créneaux. Pour eux, nos titres sont autant de références crédibles et familières dans un marché où l’offre est éparpillée.

Mais être spécialisé n’est pas suffisant dans le monde d’aujourd’hui. Cela m’amène à mon troisième point.

TROISIÈME POINT : Il faut maintenant offrir de multiples plateformes aux lecteurs et aux annonceurs, et comme éditeurs de magazines, nous sommes bien placés pour le faire.

La stratégie de Transcontinental a été claire depuis le début : offrir aux lecteurs et aux annonceurs de multiples plateformes afin d’attirer et de fidéliser l’ensemble du public intéressé par tel créneau. Le prestige et la crédibilité de nos marques, acquis au fil des ans, constituent un levier d’une grande force que nous utilisons pour les autres médias.

Nous avons choisi, dans un premier temps, d’intensifier le développement de différentes plateformes numériques autour des communautés d’intérêt que nous desservons. Je pense entre autres aux « cyberbrands », à l’extension de marques, aux sites ou aux portails Internet et à la webdiffusion. Cela implique de changer notre façon de penser et de nous définir. Ainsi, nous ne nous voyons plus comme un simple éditeur, mais comme une entreprise de médias produisant des contenus qui seront déployés sur de multiples plateformes.

Par exemple, nous avons lancé la version canadienne du site masculin « style de vie » numéro un au monde, AskMen.com, dont nous sommes le coéditeur. Il s’agit d’un complément naturel à nos titres masculins comme The Hockey News et Outdoor Canada, attire déjà plus de 800 000 visiteurs uniques par mois.

Par ailleurs, l’information financière et économique est un autre de nos créneaux avec des magazines comme Commerce, PME et Affaires Plus, ainsi que notre réputé journal Les Affaires, un périodique hebdomadaire. Nous sommes devenus un leader canadien en matière de webdiffusion, une nouvelle plateforme médiatique. Notre journal Les Affaires est en effet la première publication imprimée au Canada qui intègre directement la diffusion vidéo sur Internet à sa version en ligne, sans passer par les plateformes de la télévision et du câble. Nous diffusons maintenant quotidiennement les dernières nouvelles du site LesAffaires.com à partir d’un studio de diffusion Internet.

Dans certains cas, il est même beaucoup plus sensé d’avoir une version en ligne seulement, comme nous l’avons fait en novembre dernier pour le magazine TV Guide. D’autres éditeurs l’ont fait aussi, généralement pour des titres destinés à un jeune public : Child Magazine par Meredith, Teen People par Life, ainsi que Premiere et Elle Girl par Hachette Filipacchi. Inutile de préciser que cette jeune génération constituera d’ici une dizaine d’années les 25-35 ans.

EN GUISE DE CONCLUSION

Pour conclure, je trouve qu’on fait trop facilement d’Internet la cause universelle des difficultés de notre industrie. Je vois plutôt Internet comme un complément aux produits imprimés. Internet est le monde de l’instantané, du blogue et de l’interactivité alors que l’imprimé se prête davantage aux analyses en profondeur. Les deux continueront de cohabiter. Par exemple, les sites Recettes.qc.ca et Trucsmaison.com, acquis l’année dernière, sont des compléments naturels à nos magazines d’intérêt féminin, et non une menace.

Les magazines resteront un pôle de croissance prioritaire chez Transcontinental au cours des prochaines années. Nous poursuivons une stratégie de consolidation de nos marchés – ce qui signifie que nous sommes acheteurs de tout ce qui est d’intérêt dans nos créneaux –, de lancement de nouveaux produits et services, et de déploiement de nos contenus sur de multiples plateformes. Ces initiatives seront appuyées par notre programme spécial d’investissements stratégiques dans le numérique.

Encore une fois, c’est une question d’évolution.

J’espère avoir fait une contribution utile au débat sur l’avenir de notre industrie.

Je vous remercie de votre attention.

 

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